La femme aux deux amours [Les Chaussons rouges, Michael Powell et Emeric Pressburger, 1949]

Les Chaussons rouges

Les Chaussons rouges est un classique du cinéma considéré depuis longtemps comme tel. Chef d’œuvre qui influença plusieurs grands réalisateurs (De Palma, Coppola et essentiellement Scorsese), il est surtout le fruit emblématique d’un tandem hors norme, Powell et Pressburger. Si le premier avait le fauteuil de réalisateur et le second celui de scénariste, leur dénomination « Produit, écrit et réalisé par Michael Powell et Emeric Pressburger » témoignait des liens étroits qui liaient tous les aspects de leur travail. Ensemble, ils auront conçu pas moins de seize long-métrages sur les quinze années d’existence de The Archers, leur maison de production.

Parmi leurs œuvres intemporelles, Les Chaussons rouges reste gravée dans nos mémoires. D’une beauté tout à fait saisissante et marquée par une créativité, une liberté et une inventivité visuelle extraordinaires, elle est esthétiquement impressionnante. Les décors, l’utilisation géniale du Technicolor, les mouvements de caméra, la mise en scène et la photographie de Jack Cardiff, bref, tous ces éléments contribuent à un chef d’œuvre d’autant plus sensationnel qu’il a été tourné en 1948. Chaque image est un régal pour la pupille, dont la restauration récemment effectuée rend d’ailleurs parfaitement honneur.

Dans la célèbre séquence du ballet qui donne son titre au film, Powell-Pressburger se sert de la magie du septième art pour réaliser une séquence hypnotique et inoubliable : des décors expressionnistes sortis tout droit d’un Murnau ou d’un Robert Wiene, des travellings virtuoses, des couleurs et une lumière majestueuses sont ici réunis dans une harmonie parfaite. Ce ballet vient offrir un écho troublant au récit général, aux rêves et aux terreurs de la protagoniste.

Victoria Page interprète alors l’héroïne du conte d’Andersen Les Souliers rouges : une jeune femme trouve une paire de chaussures qui lui plait infiniment, elle les enfile et se met à danser, heureuse et légère, jusqu’au bout de la nuit. Quand vient l’aurore, harassée, elle tente de s’arrêter en vain. Les chaussures ne sont pas fatiguées et elles continuent de danser, interminablement… Elle en mourra, évidemment. Et ce ballet n’est que la métaphore de sa propre vie. Fraichement engagée dans la troupe du célèbre Lermontov, Victoria Page va rapidement se trouver prise dans un dilemme impossible: tombée amoureuse du brillant compositeur du corps de ballet, harcelée par Lermontov qui la rappelle sans cesse à la nécessité de se consacrer entièrement à son art, que doit-elle choisir? Une vie sous les projecteurs ou avec l’homme qu’elle aime?

Moira Shearer, ah! la rayonnante Moira Shearer, avec sa chevelure rousse et son teint diaphane, incarne avec une fougue lumineuse Victoria Page, la femme aux deux amours. Si elle aime la danse et Julian, pour Lermontov, seul l’amour de la danse compte. Homme solitaire et sévère, il aime en Vicky la danseuse, pas la femme. Pour lui, le cœur doit être sur la scène! Il incarne l’ambition, le Swan de Phantom of the Paradise, le Méphistophélès voyant en Vicky son Faust qu’il attend.

Oui, au-delà de l’apparente féerie du conte et de son adaptation, Powell-Pressburger fait sourdre, à chaque instant, des abîmes de noirceur. Les gros plans, le maquillage, les décors et la raideur de Lermontov participent pleinement au côté ténébreux de l’œuvre. Ainsi, la grâce et la douleur se mélangent en créant un alliage rare d’hystérie et de féerie. C’est cela Les Chaussons rouges, un alliage rare de multiples fragments d’un puzzle savamment orchestré, fruit d’une collaboration fertile entre deux génies, Michael Powell et Emeric Pressburger.

Aimée Le Roux

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