La destruction de Janice [Family Life, Ken Loach, 1972]

Family lifeFamily Life, troisième long-métrage de Ken Loach, dénonce le traitement des enfants par la société anglaise puritaine. La vision étriquée de certains parents concernant l’éducation de leurs enfants et leur avenir est ici remise en question de manière poignante. Loach, alors âgé de 35 ans, met à mal la morale dans tout ce qu’elle a de destructeur.

Royaume Uni, année 1970. Janice Baildon, 18 ans, est une jeune fille troublée et au comportement parfois étrange. Et son étrangeté n’est aucunement acceptée et comprise par ses parents old school, effrayés par l’image qu’ils ont d’une jeunesse prise dans les tourbillons de mai 68. Mais Janice n’est pas vraiment concernée par la libération sexuelle. Non, Janice est plutôt perturbée par son adolescence, avec ses problèmes et ses particularités. Une adolescence rendue difficile par ses parents omniprésents, liberticides et convaincus que le caractère renfermé et légèrement fantasque de leur fille est d’origine psychiatrique. Désemparés, ils décident alors de la placer dans une institution de traitement par les électrochocs. Et devant cette austérité, Janice va sombrer dans la folie et sa vie va se résumer a des allers retours permanents entre son domicile et le centre psychiatrique.

Family Life n’est pas le portrait d’une martyre : Janice est réellement perturbée. Selon ses propres termes, elle « n’existe pas », c’est-à-dire qu’elle ne parvient pas à exister dans un milieu familial où ses parents savent et décident tout. Elle veut exister, non pas pour les autres, mais pour elle-même. Égoïste aux yeux des autres, Janice oscille entre l’amour de ses parents et l’incompréhension de ceux-ci. Dans un sens, cette jeune fille ressemble à McMurphy de Vol au-dessus d’un nid de coucou: tous deux n’ont que la folie comme échappatoire à leur enfermement sociétal.

Ken Loach nous embarque dans cette histoire morose avec une caméra au plus près des visages, captant les moindres climats embarrassants. L’atmosphère conflictuelle du domicile ou la triste solitude de son héroïne, c’est avec un réalisme absolu -et grâce à une économie de moyens impressionnante-, que le Britannique s’inscrit dans la lignée des réalisateurs proches du documentaire tels les Frères Dardenne par exemple.

Pour camper Janice, Sandy Ratcliff compose un personnage tout simplement déchirant, écorché vif et écarté du monde. La justesse de son interprétation reflète le talent de Loach dans sa directeur d’acteurs non professionnels.
Dans le rôle des parents ce sont Grace Cave et Bill Dean, convaincus comme bien d’autres que les abus de pouvoir sur leurs enfants n’étaient qu’une part nécessaire et justifiée de leur éducation. Toute une autre époque. Convaincus que la rancœur, la suffisance et leur éducation même empêchent d’accepter que leurs enfants soient plus libres et plus heureux que ce qu’ils n’ont jamais été. Jalousie? Sans doute inconsciente.

Establishment moral, abus de pouvoir parental, révolte, indépendance sont autant de thèmes chers à Ken Loach qui sont ici traités avec une maîtrise telle que Family Life se pose comme l’une des œuvres les plus riches du cinéaste.

Aimée Le Roux

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