Un corniaud dans la milice [Lacombe Lucien, Louis Malle, 1974]

Louis Malle part du présupposé cinématographique suivant: le spectateur doit avoir de l’empathie pour le personnage principal. Or, comme cela se passerait-t-il si le personnage principal n’a rien de l’étoffe du héros classique de cinéma, et s’il a plutôt l’air d’un antipathique… collabo? Il se créée alors un malaise latent, une ambivalence perturbante. Lacombe Lucien illustre ce trouble à la perfection.

Le réalisateur a été accusé d’extrémiste en montrant -trente ans plus tard seulement- l’époque troublante qu’était l’occupation allemande. Il se place du point de vue de Lucien, 16 ans, qui faute de ne pas avoir pu rentrer dans le maquis, va tomber par hasard dans la police allemande et y faire carrière. Si pour lui, la milice n’est qu’un moyen de réussir son ascension sociale, sans aucune motivation idéologique ou politique, le spectateur reste quant à lui partagé.

Jeune paysan du Sud-Ouest, Lucien écoute les gens et répète leurs mots, leurs expressions parce qu’il ne sait pas. C’est son ignorance qui l’amène au bureau de la milice, à dénoncer son instituteur et à travailler avec eux. A partir du moment où le spectateur comprend sa sottise, il comprend tous ses gestes, sans avoir pour autant un minimum de compassion à son égard. Et c’est cette compréhension qui fait que nous n’arrivons pas à le détester. Mais Lucien Lacombe pouvait-il être le seul déconnecté de l’atroce réalité dans laquelle il vivait? Probablement pas. Nous nous demandons alors s’il est coupable ou victime de cette époque et pourrions presque dire: collabo malgré lui. Le but de Louis Malle est atteint.

Si Pierre Blaise, le jeune acteur campant le rôle principal -à contrecœur puisque c’est sa mère qui l’a forcé à se présenter aux auditions- et décédé deux ans plus tard, a une prestance colossale et un détachement qui génèrent le malaise ambiant pendant tout le film. Louis Malle nous offre ici une réflexion sur la destinée humaine qui met à mal l’invulnérabilité classique des héros de cinéma. Et oblige son spectateur à redéfinir ce mot « héros ».

Aimée Le Roux

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