Quand Baudelaire s’invite chez Bertolucci [Dernier Tango à Paris, Bernardo Bertolucci 1972]

Considéré comme sulfureux à l’époque de sa sortie, le Dernier Tango à Paris est pourtant emprunt d’une douce et poétique mélancolie. La célèbre scène du beurre, trop marquée dans les esprits, imprègne l’œuvre d’une dépravation et d’une perversion qu’elle n’a pas. L’on oublie l’esprit neurasthénique qui plane, ce spleen baudelairien incarné par deux personnes perdues à un moment donné de leur vie.

Il s’agit de Paul et de Jeanne, d’un veuf face à l’incompréhension du suicide de sa femme et d’une jeune fille perdue, laissant les autres choisir pour elle. Chacun va donner une partie de soi et oublier qui il est au plus profond de lui. C’est rue Jules Verne dans un appartement miteux que la douce Maria Schneider aux tristes yeux naïfs va croiser le destin d’un Brando amaigri et déjà grisonnant.

Sous les projecteurs d’une lumière satinée et orangée, les deux amants se sont donnés pour règle de ne rien révéler d’eux-mêmes. Ce sera pour le pire, sans aucun doute. Bertolucci revisite le thème du huis clos en alternant les scènes de l’appartement avec celles du dehors, soient l’expérience de l’intérieur et le social, créant ainsi une perte des repères temporels, d’une nébulosité vertigineuse.

Chaque seconde est composition, telle une peinture mouvante. La mise en scène minutieuse confère à son esthétique une tristesse latente qui imprègne toute l’œuvre d’une charmante poésie. Schneider et Brando sont filmés tels des funambules qui faillent de tomber à chaque instant. Abattus et pessimistes, ils s’enferment dans leurs petites habitudes jusqu’à s’étouffer l’un l’autre.

Cette histoire charnelle hors du temps et hors de tout, au-delà de son mal existentiel, est belle. Belle dans toute sa noirceur et dans tout ce qu’elle a de tragique, tel un poème de Baudelaire. Marche funèbre plus que ballet érotique, ce Dernier Tango a également permis à Brando d’y révéler une vulnérabilité déchirante, rare dans sa filmographie.

Aimée Le Roux

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