Son nom est Ema, Ema Païva [Val Abraham, Manoel de Oliveira, 1993]

Après Renoir, Minnelli et Chabrol entre autres, c’est au tour de Manoel de Oliveira de proposer sa vision du plus célèbre roman de Flaubert, Madame Bovary. Passées entre les mains d’Agustina Bessa-Luis, romancière proche du cinéaste, les aventures extra-conjugales d’Emma Bovary ont été transposées dans le Portugal du début des années 1990. Relecture très libre et très moderne de sa mère littéraire, le Val Abraham efface complètement l’aspect pécuniaire omniprésent chez Flaubert et qui, rappelons-le, amenait Emma à sa perte. Ici, Oliveira porte une réflexion quasi-métaphysique sur le « qui suis-je? » quand on ne vit qu’au travers des regards d’autrui.

En effet, ce n’est pas sa condition de femme, ce « Madame » cher à Flaubert et aux autres réalisateurs -élément déclencheur de son malheur- qui influe sur la personnalité d’Ema, mais l’espace qui l’entoure qui la conditionne à devenir la femme qu’elle devient. La splendeur des décors naturels vient sublimer le tragique de son quotidien et la place dans une position contemplative. Ema ne choisit jamais, elle se tient statique, attendant que le monde mouvant autour d’elle lui donne quelque chose. Un quelque chose qui n’arrivera pas.

Sans cesse en train d’espérer, d’imaginer, la belle Ema va nourrir ses rêves d’un homme imaginaire, celui qu’elle croit voir sur le Douro notamment, qui lui apporterait l’amour idéal. Elle cherche quelqu’un qui puisse combler son vide intérieur, mais ne sachant de quelle nature est ce vide, elle ne trouvera pas, et se leurre à croire que l’amour pourra la délivrer. Si la réalité la brisera fatalement, Ema restera fidèle à la poursuite de son idéal vain.

Ema, douce et romantique, est une femme seule, qui a besoin du regard de l’autre pour se sentir exister, portant en elle ce besoin incessant de plaire. Elle est seule parce qu’elle n’appartient pas au monde dans lequel elle vit, monde qui est l’objet de son désir. Le monde c’est l’espace qui l’entoure, c’est le Douro, c’est le Val Abraham.

Oliveira laisse son spectateur contempler la troublante Leonor Silveira durant les longs plans fixes qui rythment le récit d’une douce mélodie. Dès les premiers plans il installe une présence, celle de la voix off, véritable personnage commentateur (ou bien est-ce la caméra qui parle?), créant un écart gigantesque entre ce qui est montré visuellement et ce qui est raconté. Bercé par cette mélodie qui semble être faussement filmée « à côté », le spectateur se fait témoin de l’univers d’Ema, à moitié rêvé et à moitié statique et répétitif.

Ainsi Oliveira réinvente littéralement les cycles narratifs de Flaubert et, tout en s’éloignant complètement de son roman, s’en rapproche d’autant plus. La sensation de nébulosité qui fait planer l’œuvre rappelle les impressions de « déjà vu » littéraires et ajoutent au film la grâce nécessaire à tout chef d’œuvre. Les tristes amours de la belle Ema mettent une claque magistrale à Renoir, à Chabrol et à tous les prétentieux qui ont essayé de s’atteler à cette tache.

Aimée Le Roux

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