Dilemme cornélien à la chinoise [Apart Together, Wang Quan’an, 2012]

Que fait un homme lorsqu’il a quitté sa femme ? Cette question, Wang Quan’an lui-même se l’est posée avant de réaliser Apart Together. Fraîchement séparé de sa muse et actrice principale Yu Nan, Wang Quan’an, de fait, était contraint de modifier son casting. Sans pour autant changer son style et ses thèmes de prédilection (la modernisation, le temps ravageur et destructeur). A tort ou à raison ?

A raison, fort heureusement. Lorsque Qiao Yu’e et Liu se retrouvent après 50 années de séparation, la normalisation des relations entre la Chine Communiste et Taiwan  permet enfin au premier de retourner à Shanghai. Liu propose alors à Qiao Yu’e, son amour de jeunesse de venir vivre avec lui. Mais elle a refait sa vie et c’est un choix difficile que de tout reconstruire à 70 ans.

C’est sous une lumière teintée de jaunes qu’une famille de presque dix personnes s’affaire aux fourneaux, dégageant une atmosphère chaleureuse, une sensation de bien-être. Mais la vie n’est jamais à l’image de cette sérénité, et Wang Quan’an s’en sert pour tirer son histoire vers le drame et frôle ainsi le tragique. Ce décalage entre l’atmosphère et le scénario est d’autant plus frappant que la caméra renforce cette ambiguïté de par la longueur des plans séquence et de ses mouvements autour des personnages. Qu’ils soient à table en train de débattre sur le devenir de mamie Qiao Yu’e, au marché de légumes et fruits de mer, ou lors d’une balade un peu romantique se remémorant leurs souvenirs lointains, la caméra tournoie autour des acteurs, les suit, se rapproche et s’éloigne.

Wang Quan’an crée des plans séquence d’une rare intensité et forts en tension dramatique. C’est là son style visuel, probablement insufflé par les frères Dardenne, le côté « caméra au poing » en moins. Car les mouvements sont entièrement maîtrisés, dans un rapport frontal avec les acteurs, les laissant se débattre avec leurs personnages et l’attente d’un « coupez ! ».

Cette ambiguïté de mise en scène, quasiment imperceptible, vient souligner les différents thèmes qui traversent les cinq films de Wang Quan’an. Peignant à chaque fois le portrait d’une femme battante dans une Chine qui se modernise, le mariage –ou son symbole– s’avère alors impossible. Dans Apart Together, Qiao Yu’e maintenant à la retraite, ne peut retrouver son premier amour et partir avec lui à Taïwan, faute d’une administration lente et complexe en procédure de divorce, de la santé dégradante de son mari et de l’opinion de ses enfants. Femme et mère, Qiao Yu’e a des devoirs auxquels elle ne peut échapper.

L’amour n’est jamais possible si la douleur n’y est pas inexorablement liée. Voilà la leçon de vie que Wang Quan’an nous apprend film après film. Remplaçant une belle et fraîche jeune femme par une quinquagénaire ridée à la carrière bien remplie (elle joue depuis un demi-siècle), le cinéaste n’a pas perdu au change. Bien au contraire ! Lisa Lu a exploré toutes les facettes subtiles de son personnage et nous en offre une interprétation bluffante. Wang Quan’an a su garder tout son génie. Il se perfectionne en tant que réalisateur dans la direction d’acteurs, et en tant qu’auteur, dans les histoires cruelles et belles à la fois.

Montrant que l’amour n’a pas d’âge et que le temps appartient à l’amour, Wang Quan’an signe un sonnet digne des plus grands poètes.

 Aimée Le Roux

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s