L’Iran, ses doubles et nous [Une Séparation, Asghar Farhadi, 2011]

Comment un divorce anodin peut-il être l’élément déclencheur d’une série de péripéties embarquant pas moins de six autres personnages ? Asghar Farhadi a relevé haut la main cet extraordinaire défi. Une Séparation, son quatrième long-métrage, explore de fond en comble les méandres de la nature humaine et en fait un véritable procès. Basée sur le rebondissement, l’intrigue, bien au-delà de son rythme haletant, met en place un état des lieux de la société iranienne contemporaine.

Suite au départ de sa femme, Nader doit trouver quelqu’un pour s’occuper de son père atteint d’Alzheimer. Razieh se propose mais n’a pas l’autorisation de son mari. Lorsqu’un soir, Nader rentre et retrouve son père ligoté aux pieds du lit, fou de colère il bouscule Razieh qui fait alors une fausse couche. Accusé d’assassinat aux yeux de la loi iranienne, Nader doit être jugé et risque la prison. Mais l’histoire serait trop simple si elle s’arrêtait là…

Dans ce litige qui va durer deux semaines, deux couples sont principalement opposés, l’un aisé (Simin et Nader) et l’autre beaucoup plus modeste (Razieh et Hodjat). Qui est coupable, qui est innocent ? Allez savoir.

Bien que tous les personnages soient définis socialement, ils ont chacun leurs propres motivations qui élaborent la densité du récit. Ce dernier tire de là sa force que Farhadi sublime par une mise en scène détaillée.

Expression d’une société divisée et toute en contradictions, Farhadi a fabriqué des jeux de miroir pour mieux mettre à plat les différences sociales. Chacun a son double. Au niveau des deux couples principaux, c’est très net : Razieh, celle qui porte le tchador et Simin, qui n’accepte que le voile, sont complémentaires et trouve chacune querelle avec Nader. Tout aussi borné et orgueilleux que Hodjat, ces deux hommes ne pourront jamais s’entendre. Quand l’un accuse Razieh d’avoir maltraité son père, l’autre accuse Nader d’avoir volontairement tué son bébé… Entre eux quatre interagissent d’autres personnages.

Somayeh et Termeh, les deux filles, sont le miroir réversible de l’enfance ballotée par les parents. Ce sont les mêmes à deux âges différents, les adultes de demain, et toutes deux spectatrices du conflit.

Autres spectateurs quasi muets mais tout aussi importants : la belle-mère d’un côté et le beau-père de l’autre. Si la première est encore énergique et forte, le second quant à lui perd la tête et est totalement dépendant de son fils. De par ces deux personnages, c’est l’image de la dégradation de l’homme (du masculin et du père) qui est ici mise en scène et pose alors la question de la place de la femme dans la société iranienne d’aujourd’hui et la met sur un piédestal. Plus forte que son mari, moralement mais aussi physiquement, elle accepte de se soumettre autant qu’elle prend des initiatives. Si leur vie au quotidien est inexorablement liée à la religion et à leur rapport avec leur mari, elles sont bien toutes deux l’élément déclencheur dans leur couple respectif.

Simin et Razieh sont les deux piliers d’Une Séparation, et pour cause : elles sont incarnées par deux actrices incroyables, Leila Hatami la rousse et Sareh Bayat aux yeux verts. Elles nous offrent un jeu tout en finesse, entièrement centré sur les traits de leurs visages et sur leurs mains. C’est ici que réside une autre différence avec les hommes. Peyman Moadi et Shahab Hosseini, les deux acteurs principaux, s’expriment avec tout leurs corps et renforcent ainsi un autre aspect de leurs personnages : leur impulsivité.

Pour la première fois, l’appareil judiciaire iranien est mis en scène de telle façon qu’il devient un personnage à part entière. Et comme chaque autre personnage, il a son reflet : la religion. Ce qui ne fonctionne pas devant le juge a toutes ses chances de fonctionner devant le second. Seulement Farhadi complexifie l’affaire et crée à son œuvre son double : nous, spectateurs. Le premier plan, miroir du dernier, nous met face à Simin et Nader qui nous regardent. Et qui nous laissent choisir. Alors, qui est coupable ?

Aimée Le Roux

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