Sur une montage perdue jusqu’à la nuit [Beaufort, Joseph Cedar, 2007]

Pour son troisième film, Joseph Cedar s’intéresse à la première guerre du Liban en mettant en scène une dépolitisation du conflit pour se centrer sur une esthétique purement poétique, grâce à l’ adaptation du roman éponyme de Ron Leshem, Beaufort.

Du bleu, du vert et beaucoup de gris composent cette palette de couleurs froides, appliquées avec délicatesse sur la pellicule. La grande minutie du chef opérateur, Ofer Inov, contribue à donner une beauté aux décors intérieurs et extérieurs, aux soldats israéliens emmitouflés dans leurs vêtements militaires, à leurs visages cernés, en fait, à la guerre. Cette maîtrise des couleurs et violée par le rouge, ce sang qui s’évade de l’ennemi et qui s’écoule des corps des soldats. Corps inertes, condamnés à se peindre en noir ou blanc, car la mort est sans pigmentation.

Incomparable aux œuvres américaines qui utilisent le rouge pour éclairer par exemple la sniper vietnamienne de Full Metal Jacket, et qui se servent de flash-backs pour demander commisération, et plongent dans une sensibilité affective exacerbée, Beaufort, au contraire, met en scène un ennemi muet, invisible et invincible.

Seul le vent respire et chante à nos oreilles. Le ciel orageux et la forêt à perte de vue encadrent la citadelle, qui apparaît comme un cube de béton posé en haut d’une colline, tellement lourd qu’il s’enfonce dans la terre. Ce paysage donne une impression de déjà-vu. En soufflant dessus, on retrouve La Chaumière de Van Gogh, son ciel plombant, son côté sombre et inquiétant comme si des loups rôdaient dans la nuit profonde la sortie d’un des habitants.

Ah ! Qu’ils sont beaux ces soldats, ces oubliés dans leur labyrinthe ! Beaux dans la manière dont ils sont éclairés, que ce soit dans des longs couloirs sombres, à la tombée de la nuit ou en plein jour. Beaux dans leur humanisme, dans leur façon de survivre tant bien que mal à la guerre.

La caméra sur pieds trahit la volonté de Cedar de faire vivre au spectateur le quotidien des soldats, quelques jours avant leur départ en 2000. C’est un quotidien nourri d’imprévus montrés par un de ces effets de surprise tant haïs par Hitchcock. Au cœur de l’avant-garde sud Liban, il s’agit de pousser l’homme au-delà de ses forces, de son courage, de le pousser vers un monde meilleur, plus heureux et plus libre. Plus libres d’une certaine manière car ils sortent de leur prison mais restent enchaînés aux choses, aux autres, à leurs propres instincts. L’abandon de Beaufort et le retour prochain des soldats auprès de leurs familles leur font rappeler cette occupation inutile de ce château des croisés.

Néanmoins Beaufort ne peut être abandonné que s’il n’existe plus. Seule solution : le faire sauter. Son explosion est filmée sous des angles différents, de plus en plus près et n’est pas sans rappeler la fin de Dr.Folamour. Pourquoi pas ? Cette gigantesque explosion qui illumine le ciel effondre notre abri d’émotions, derrière lequel nous avions musclé toute la tension jusqu’alors.

Chef d’œuvre du genre, c’est avec grande impatience qu’il va falloir attendre la sortie de Footnote, le nouveau bébé de Cedar et l’accueillir comme il se doit.

 

Aimée Le Roux

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