Quête identitaire d’un homme brisé [Le Fils, Jean-Pierre et Luc Dardenne, 2001]

Olivier Gourmet tourbillonne dans son atelier de menuiserie, chez lui, partout. Pas à pas, la caméra le suit, le frôlant, le touchant presque et montre ses gestes du quotidien qu’il répète depuis des années. Avec sa bouille perdue, ses grosses lunettes qui floutent ses petits yeux marrons apeurés et perturbés, cette lourde boule en bleu de travail navigue et suit sa quête identitaire dans les couloirs du centre, à la recherche du nouvel élève, Francis. Tout un mystère s’enveloppe autour de ce dernier, d’autant plus qu’il n’est que très peu montré. Son arrivée semble bouleverser Olivier. Pourquoi ?

Chez les Dardenne, il n’y a jamais d’explication. Le spectateur voit, imagine, et comprend. Car la compréhension de l’intrigue se fait sans mots. D’autant plus qu’Olivier ne sait pas pourquoi il espionner Francis, le suit jusqu’à chez lui, s’allonge sur son lit… Qu’est-ce qui le pousse à se sentir attiré par lui? Et en même temps, à le rejeter? Cette attraction-répulsion nourrit l’intrigue avec une grande force et fait du Fils une oeuvre poignante.

Qui est Francis? Perpétuellement endormi, ce jeune garçon semble ne plus trop avoir d’ambitions dans la vie depuis ses années passées en prison. Un passé trop lourd sur ses épaules trop fragiles, Francis est seul comme Olivier, et il voit en ce dernier un père qu’il n’a jamais connu. Le flottement esthétique de la caméra fait ressentir au spectateur le malaise qu’éprouve le menuisier devant lui. Son corps enfermé dans cette large ceinture, elle est l’expression d’une blessure, la trace d’une plaie pas encore fermée. Mais d’où vient-elle? La réponse arrive tel un coup de tonnerre, elle retentit dans le coeur de Magalie, son ex-femme, et bouleverse tout sur son passage. Le mot a été lâché dans un cri de terreur, la nouvelle est fracassante : Francis est l’assassin de leur fils. Dès lors, tous ses gestes deviennent lourds de signification, et la tension s’agrandit. Va-t-il l’accepter dans son atelier ?

Les frères Dardenne utilisent des gros plans qui permettent de suivre Olivier dans le paradoxe de ses sentiments. Leur caméra est très sensible, proche des corps comme si elle tentait de fusionner avec eux, mais sans jamais prétendre les comprendre, car la compréhension de l’autre ne passe pas par une proximité corporelle. D’ailleurs, si Olivier accepte de prendre Francis dans son atelier, de travailler en tête à tête avec lui, il ne réussit pas pour autant à comprendre son acte cruel envers son fils cinq ans plus tôt. Rien n’est évident dans les gestes, dans les sentiments des gens. C’est l’Homme dans tout son paradoxe. Olivier ne comprend pas lui-même ce qui le pousse vers Francis, comme il n’a jamais compris la mort de son fils. Il ne peut qu’accepter le mal qui a déjà été accompli. Sa quête identitaire, qu’il mène tambour battant depuis des années, c’est également celle de Francis qui n’a droit qu’à un « Toi ! » quand les autres apprentis sont appelés par leurs prénoms, et qui ne comprend pas le sens du mot « initiales ».

Une force exceptionnelle anime cette œuvre. Elle est en grande partie fabriquée par le jeu incroyable d’Olivier Gourmet, ce « monsieur tout le monde » qui, toujours avec finesse et subtilité, devient le pilier inébranlable du Fils: de part son corps qui remplit tous les plans à tel point qu’il est impossible de le voir dans son entier, c’est lui qui dicte sa conduite à l’œuvre toute entière. Le Fils, c’est celui qu’Olivier a perdu mais également Francis, un orphelin qui se sent protégé auprès du menuisier, dont ce dernier le considère comme l’un de ses apprentis, pour mieux les aider à se réinsérer dans la vie, comme un père le ferait pour son fils. Olivier va lui apporter son aide, une aide que l’enfant demande plus que tout. Et en retour, l’arrivée renversante de Francis va permettre à Olivier d’accepter sa blessure ouverte qui n’a aucun remède pour la panser. Ce n’est pas une œuvre sur le pardon, puisque Francis ne le lui demande pas, mais bien plutôt une oeuvre sur l’acceptation d’une douleur profonde et d’essayer de vivre en paix avec la personne qu’on haïrait le plus. Quoi de plus beau ?

 

Aimée Le Roux

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