Honte, regard et société [Umberto D., Vittorio de Sica, 1952]

Umberto Domenico Ferrari est un vieil homme seul. Fatigué. Terriblement fatigué. Harassé par la vie, ses aléas qui ne lui laissent aucune chance. Voilà, Umberto D. de Vittorio de Sica raconte la tentative vaine d’un enseignant retraité d’avoir une infime chance pour rester dans sa chambre qu’une femme aisée lui loue depuis plus de vingt ans. Mais celle-ci veut rénover son appartement et joue sur son manque d’argent pour essayer de le mettre à la porte. Umberto est évidemment un élément social faible, ne possédant aucun pouvoir de rentabilité : il est trop âgé et usé pour se battre. Dans ce contexte de l’Italie de l’après-guerre, il trouve en Maria, la cuisinière de la propriétaire, son reflet social, plus jeune, plus innocente, encore plus faible que lui. Le néoréalisme sert admirablement ce drame social, malgré le ton mélodramatique certain. D’ailleurs, pour rappeler la récente guerre et ses horreurs, De Sica met en scène des chiens gazés, ce qui évoque avec évidence les camps de la mort.

Simulant une maladie, Umberto essaie d’économiser une semaine de loyer en se faisant hospitaliser. Il y rencontre d’autres personnes dans la même situation que lui, exemples d’une société où la pauvreté s’étend comme une maladie.

Il a honte de sa situation, de sa misère, de ses poches vides. Il a honte de quémander de l’argent. Son dernier recours est de demander 2000 livres à son ancien collègue qui le fuit en ignorant sa requête. Ne voyant plus que la manche comme solution de survie, Umberto ose et tente. Sa main s’ouvre lentement, se referme brusquement, s’ouvre à nouveau. Mais au moment où un passant s’apprête à y déposer un billet, Umberto détourne son visage, retourne sa main et feint que la pluie tombe. Le passant, confus, repart d’un bon pas.

Umberto est prêt à tout vendre, à tout perdre, tout sauf sa petite chienne des plus dociles, Flike. Non, pour rien au monde il ne la perdrait. Magnifique scène que celle-ci, où, honteux de faire la manche, il envoie Flike la faire à sa place, en tenant son chapeau dans sa gueule. Cette fois-ci, l’arrivée de son ancien patron, qui reconnaît la chienne, bouleverse la tentative.

Le vieil homme à la prunelle si expressive, qui avait déjà honte, a désormais peur qu’on le reconnaisse, du « qu’en dira-t-on ? ». Après le regard de soi sur lui-même, c’est le regard des autres qui le paralysent dans son état. Mais celui de sa chienne est le plus important de tous : la fin, stupéfiante, bouleversante, va au-delà de toute humanité, de toute amitié et de tout amour et montre que cet anti-héros a quand même quelque chose pour lui et pour lui seul.

Umberto D. est un drame intimiste sur la honte, le désarroi, le dépassement de soi vain par une société où les inégalités se creusent de plus en plus. Une société où l’espace devient inhabitable, où être pauvre signifie être anéanti. En fait, c’est une métaphore de la société contemporaine où l’argent dirige la vie et place les gens. Umberto D., une seule lettre pour un anonymat qui généralise son état : ce pourrait être n’importe qui d’autre mis en position de survie. Une œuvre qui demande à réfléchir sur l’évolution de notre monde depuis… 1952.

Aimée Le Roux

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