Des flocons de neige sur le chemin vers l’enfance [Je n’ai rien oublié, Bruno Chiche, 2011]

Bruno Chiche aime les premiers romans. Après l’affreux Hell de Lolita Pille en 2005, qui était autant sulfureux devant sa caméra, il adapte Small World de Martin Suter. Une très jolie réussite. Je n’ai rien oublié est une astucieuse manière de mettre en exergue l’implacable logique de la maladie d’Alzeihmer : le passé qui se rapproche et le présent qui est déjà loin. Et, dans ce même mouvement, un abominable secret de famille refait surface.

La vie organisée, planifiée et ensevelie sous les non dits de l’immense et paisible villa familiale des Senn va se trouver dévastée par le retour au  château d’un Gérard Depardieu touchant et juste. Mettant le feu à la maison de campagne, Conrad Lang ne peut plus vivre seul. Très étrangement, la matriarche Elvira, incarnée par une belle grisonnante Françoise Fabian, accepte qu’il vienne vivre dans sa demeure, alors que toutes les dernières décennies ne l’ont fait que l’éloigner petit à petit. Les tensions entre Elvira et son fils Thomas commencent dès lors : si ce dernier ne veut pas de sa présence, sa mère se permet de lui rappeler qu’ils étaient inséparables pendant toute leur enfance. Mais qu’est-ce qui a bien pu les séparer ?

La belle-fille Simone est abandonnée dès son mariage, seule dans un coin comme une plante neuve, sans bijoux, avec pour toute coiffure une crotte nouée dans la nuque. Sa robe est une énorme meringue moche en bustier comme c’est la mode en ce moment… tout pour plaire en somme. C’est à ce moment là que l’étincelle a lieu : Conrad débarque en plein milieu de la cérémonie de manière insensée, tenant un discours complètement aberrant.

Discrète, délicate et réservée, Simone essaie d’occuper son ennui comme elle peut, d’ailleurs comment ne pourrait-elle pas s’ennuyer, en vivant avec son beau-père et la mère de ce dernier ! Ah, quel merveilleux décor pour de jeunes mariés !

Jouée par la belle Alexandra Maria Lara dont l’accent allemand ne s’entend presque plus, Simone refuse de se laisser séquestrer par cette famille richissime qui respire l’argent autant que Depardieu respire la bonhomie. Elle s’intéresse à ce gros nounours et s’y attache, et fait tout ce qui est en son pouvoir, c’est-à-dire peu de choses, simplement être la plus présente possible pour Conrad, pour essayer de percer son secret…

Je n’ai rien oublié parle de la rencontre entre deux êtres, Gérard Depardieu et Alexandra Maria Lara. Il y a un peu de la Belle et la Bête dans leur relation, un peu de mystère sous l’épaisse peau velue, un peu de curiosité et de sensibilité dans les yeux marron de la jeune femme. Dans cette oeuvre, ils ne tombent pas amoureux car la Bête est malade est beaucoup trop vieille, et surtout car la Belle est déjà mariée, à un affreux goujat cousin de Gaston dans la version de Walt Disney.

Le gros Gérard, monument écorché du cinéma français, semble être sur le chemin du grand retour avec ce personnage qui lui va si bien. Les prémisses de cette grosse peluche à côté de la plaque étaient déjà en place dans La tête en friche de Jean Becker. Ici, il devient véritablement crédible : on le suit dans ses réminiscences du passé, où le secret prend peu à peu une forme nébuleuse sans que rien de plus ne soit dévoilé… Ses moments où il s’évade complètement sont d’un ton incroyablement juste, et tellement poétiques ! Les flocons de neige sont magnifiquement filmés au-dessus d’un Depardieu émerveillé tel un enfant, les réminiscences du passé gardent l’ambiance colorée en vert et jaune du présent de l’histoire, et la douceur de la caméra fusionne parfaitement avec l’atmosphère générale de l’œuvre.

Si Conrad est perdu dans son propre monde, une bonne fée veille un court instant sur lui, c’est l’éternelle élégante Nathalie Baye, toujours aussi bien coiffée. Elisabeth laisse un parfum délicat sur la pellicule et illumine de fraîcheur l’univers sombre de son amant, et celui du spectateur par la même occasion.

Dans son personnage d’affreuse belle-grand-mère que joue une Françoise Fabian hautaine, ne supportant pas de ne pas tout maîtriser, elle s’associe très bien avec un Niels Arestrup un peu moins troublant que d’habitude, mais cela colle bien à son personnage de fils de riche qui faille d’exploser de colère à chaque minute. Au final, il porte quelques ressemblances avec Depardieu, tels des jumeaux, une certaine bonhommie flottante, une jovialité voilée par quelque chose qui se nomme secret.

Aimée Le Roux

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