Le paradoxe du temps [Poetry, Lee Chang-Dong, 2010]

Une jeune adolescente est retrouvée morte dans le fleuve Han. Une grand-mère apprend qu’elle est atteinte de la maladie d’Alzheimer. Leur point commun ? Son petit-fils, Wook, qui est l’un des violeurs de la gamine qui l’ont poussée au suicide.

Lee Chang-Dong signe avec Poetry son plus beau portrait de femme, celui de Mija, femme du troisième âge coquette et encore belle. Elle papillonne de trottoirs en trottoirs, de rues en rues, traînant parfois des pieds, mais tant que la vie ne l’aura pas achevée, elle continuera à marcher devant elle. S’occupant tous les jours d’un vieux président à moitié tétraplégique, Mija est épuisée en rentrant chez elle où un Wook grassouillet est planté devant la télévision mais laisse l’adolescence prendre son essor.

Dans ses moments folâtres où elle plane complètement, Mija tombe sur une annonce collée à un abris de bus proposant des cours de poésie. Dans le même mouvement, elle s’y rend et tente dès lors de redécouvrir tout son environnement d’un autre regard. Tout semble dès lors immuablement changé, une petite chose par ci, une autre par là. Son imagination la pousse au plus profond d’elle-même et devient son seul échappatoire possible pour affronter la honte. Entre papillonnement et prise de conscience du scandale, elle virevolte dans son univers dont la faille est sa mémoire qui lui fait faux bond. Merveilleuse scène que celle où Mija vient rendre visite à la mère de la victime pour une raison bien précise et l’oublie complètement devant un abricot bien rebondi ! Ce face à face entre femmes tire sa puissance de l’ironie dramatique, du paradoxe entre l’atrocité de la situation et la douceur de la réalisation : l’atmosphère poétique de l’œuvre  naît de cette perte de la mémoire, comme si Mija était sur un fil fragile qui faillerait de se déchirer à tout instant.

Afin que l’avenir de Wook et celui de ses camarades ne soient pas compromis par ce scandale, leurs parents veulent acheter le silence de ceux de la victime. Mais Mija n’a pas la somme nécessaire. Dans ses instants de lucidité, elle va prendre une décision comme celle d’Irina Palm, où Marianne Faithful se prostituait pour financer une opération fort coûteuse à son petit-fils mourant, Mija aussi va se servir de son corps comme moyen de récolter l’argent qu’elle doit aux parents de la victime. Le sacrifice de soi, ce tel dévouement, cet altruisme ahurissant de nos jours rend cette œuvre riche en amour malgré la dureté de l’histoire entière. Et c’est grâce à la tendresse et à la poésie que tout peut devenir supportable. Poetry devient dès lors un cri d’appel à l’humanité toute entière.

Lee Chang-dong filme Yoon Jung-Hee avec une immense pudeur : que pense-t-elle, que ressent-elle ? Cette fragile grand-mère, impeccablement vêtue de robes à fleur et d’élégants petits chapeaux estomaque autant qu’elle séduit.

En effet, le charme naît de sa perte de mémoire impalpable, comme elle, avec elle, le spectateur glisse dans un monde qui semble plus beau, où le temps passe au ralenti, et où la nature et les couleurs entourent le quotidien d’un léger voile de tendresse, alors que derrière ce voile tout est âpre, granuleux.

Mija est témoin, voguant entre grâce, fraîcheur, simplicité et naïveté. Elle est la liaison entre deux mondes que tout oppose, elle se transforme en un noyau indispensable, vital entre la société qui l’entoure et son propore corps : filtre entre ces deux opposés, elle se fait l’œil témoin qui montre du doigt notre monde où tout fout le camp, où tout est de plus en plus incompréhensible, de plus de plus répugnant.

Et lorsque le silence entre Mija et Wook est trop lourd, il laisse place à la colère qui se manifeste brutalement. Wook est un pilier de glace et de silence, un ado qui se laisse du duvet pour se croire plus grand, alors qu’il a en face de lui le vieux président qui veut encore une fois se sentir homme au sens sexuel du terme. Deux être aux antipodes mais si ressemblants. Et entre eux deux, il y a Mija au jeu subtile, dans un univers aussi poétique que le monde qui l’entoure est moderne et la dérange dans son élan d’écriture de poésie. Elle est la fleur se flétrissant au milieu d’un monde qui a pour nom l’horreur.

Drame poétique, Poetry est une balançoire qui va et vient, soutenue par une corde fragilisée par le temps, Yoon Jung-Hee qui illumine tout, cette immense star révélée au milieu des années 1960, et qui avait arrêté le cinéma il y a plus de quinze ans pour suivre la carrière de son mari pianiste. Son jeu subtile se marie magnifiquement avec les longs plans séquence, le scénario parfait, excellemment ficelé. Comme elle, le spectateur est à bout de souffle, balancé au gré du vent, au gré du temps.

En attendant le sûrement très beau Je n’ai rien oublié de Bruno Chiche, Poetry est la combinaison entre élégance, finesse et subtilité, où écrire un poème est une obsession qui, sans cesse, semble distraire son héroïne de la gravité du monde, et où son chemin de croix devient paradoxalement une libération.

Aimée Le Roux

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