Quel étrange labyrinthe hypnotique ! [Mr. Nobody, Jaco Van Dormael, 2010]

Il y a des œuvres qu’il est possible de ranger dans des cases bien définies et de les y laisser bien au chaud. Et il y a les autres. Celles qui mélangent les genres, ou qui racontent de multiples histoires croisées les unes avec les autres ou qui recherchent une esthétique toute particulière. Et puis il y a Mr. Nobody, un ovni dans le paysage cinématographique où tout est logique comme dans un rêve qui se regarde en trois couleurs : bleu, jaune, rouge. Retraçant la très longue vie du personnage homonyme, Jaco Van Dormael livre ici son plus beau film.

Ayant pour sujet délicat le choix, cette oeuvre inclassable passe d’un genre à un autre : de la comédie au drame, du réalisme à la science-fiction avec une aisance digne d’un Hitchcock, car une vie entière ne s’inscrit pas en une seule couleur. Van Dormael explique que peu importe le choix pris, la main lâchée pour une autre, il y aura des périodes de bonheur et d’autres de malheur. Quoiqu’il arrive, quoiqu’il se passe, des choses auront été vécues. Et ces choses marquent la vie comme un tatouage marque la peau.

Nemo Nobody, huit ans, immobile sur le quai de la gare entre ses parents qui viennent de divorcer, doit faire son premier choix capital: rester avec son père en Angleterre ou suivre sa mère au Canada ? A l’image des rails qui se croisent, fusionnent et se séparent, le scénario décuple toutes les possibilités de la vie de Nemo, à chacune de ses articulations, un peu comme Smocking/ No Smocking d’Alain Resnais, sans en choisir une seule, car elles sont toutes à vivre. Cette logique scénaristique proche d’un film choral, mais centré sur un seul personnage, est à la hauteur de l’esthétique délicate et du graphisme ingénieux.

La virtuosité de la caméra emporte le spectateur dans des images pleines de poésie, nourries d’un grain splendide grâce à Christophe Beaucarne, qui envoie un feu d’artifice d’images extraordinaires. La manière de filmer les pores de la peau, les poils sur les bras, le duvet dans le dos, la douceur d’une joue est tout simplement sensationnelle. A cette qualité visuelle est rajouté, pour chaque monde, un filtre d’une couleur primaire qui se réfère à chacune des femmes que Nemo a eu, donnant à chaque vie un peu plus de caractère qu’à une autre. En plus de se soucier autant des gros plans que de l’ensemble, l’ambiance poétique de cette œuvre est soulignée par son rythme incroyablement dynamique, de par des plans de caméras originaux et une musique rock.

Même s’il y a plus de ressemblances entre Toto le héros et le magnifique Huitième jour, Jaco Van Dormael n’abandonne pas le thème du lien inaliénable entre l’enfance et l’âge adulte, tous deux étant comme des faux jumeaux devant une même glace. Si Toto en devenant adulte garde toujours certaines cicatrices de son enfance, c’est à quarante ans que Harry redécouvre les petits riens du quotidien qui sont porteurs de joie. Mr.Nobody, quant à lui,est une vertigineuse odyssée humaine, où de multiples vies s’entremêlent, qui n’en forment finalement qu’une. Car qui sommes-nous ? Ce troisième long-métrage de Van Dormael amène à une réflexion métaphysique, et plonge le spectateur au plus profond de ses angoisses existentielles. Nemo est tout le monde et donc personne.

Mais Nemo Nobody a vécu toutes ses vies pour montrer que le sens de la vie reste le même quelque soit le passage choisi. Car le choix, c’est le pouvoir. Cette œuvre veut crier que si la liberté de choisir existe, alors la liberté de tout vivre est possible. Et c’est en connaissant toutes les possibilités de vie qu’il peut alors n’en choisir qu’une : celle que le vent lui a soufflée. Son propre chemin n’appartient ni à son père, ni à sa mère, mais à lui seul.

Dans cette œuvre sur le libre arbitre, vous aussi, vous pouvez choisir…  d’aimer Mr. Nobody ou de ne pas l’aimer.

Aimée Le Roux

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