Tout en retenue [Precious, Lee Daniels, 2010]

Comment résumer la vie de Clareece Jones, appelée plus communément Precious ? Une vie de merde ? Non, non, c’est pire que ça. Voyez plutôt : 16 ans, célibataire, Afro-Américaine. Jusque là, tout va bien. Collégienne, obèse, battue par sa mère, violée depuis plus de dix ans par son beau-père et… enceinte pour la troisième fois de ce dernier. Oups.

Tiré du roman Push de Ramona Lofton, elle-même victime de l’inceste, Precious est une œuvre qui s’impose d’elle-même de part sa puissance et surtout sa violence. La romancière, qui ne voulait pas d’adaptation « pathétique » de son ouvrage, trouve en Lee Daniels son alter-ego cinématographique, qui lui offre en retour le rôle de la nourrice. S’il atteint ici sa consécration, ce n’est pas sans rapport avec Lenny Kravitz et Mariah Carey, tous deux absolument méconnaissables, le premier sans ses percings et en habits d’infirmier, et la seconde sans maquillage, sans sa robe de diva et en assistante sociale. John et Mme. Weiss sont, comme tous les autres acteurs et surtout actrices, incroyables de justesse et de sincérité.

Sous des lumières blanches et jaunâtres, le réalisateur filme sous tous les angles avec des zooms et des dézooms sa protagoniste et le dégueu de sa vie qui transparaît jusque dans la pellicule : on sent la peau sale, pas lavée, masquée par des produits cosmétiques de mauvaise qualité, la nourriture écœurante et sa puanteur, l’abject et misérable appartement… Sans tomber dans le mélodramatique, Lee Daniels réussit à montrer l’horreur de son quotidien, le cruel et surtout le réel de sa vie. On a du mal à y croire tant c’est affreux, mais on y croit quand même tant les détails sont là.

Bonne élève, l’héroïne croit en une fatalité inébranlable et attend un prince charmant qui n’arrivera pas, car son chemin s’inscrit ailleurs. « Combinaison de plusieurs femmes » que Ramona Lofton a rencontré dans sa vie, Precious est admirablement incarnée par la jeune Gabourey Sidibe dont le jeu tout en retenue n’enlève rien de l’abondante souffrance qu’elle encaisse au quotidien. Victime de sa condition de femme, Precious baigne dans un bouleversant bocal qui semble sans issues.

Sa cauchemardesque vie, que personne voudrait avoir même pour des milliards, transpire par les pores de sa peau et surtout de ceux de sa mère (Mo’Nique). Cette mère, qui porte l’incroyable prénom de Mary, n’en est pas une. C’est un monstre sans cœur, sans âme, sans rien, qui interdit à Precious d’aller à l’école parce qu’elle dénigre ses compétences intellectuelles. Jalouse de sa fille parce que son compagnon couche aussi avec elle, elle se transforme en une sorte de marâtre pire que celle des contes de fées, avec un superlatif plus malsain, une pomme plus empoisonnée faisant de Precious une princesse déchue, une Cendrillon amie des rats et surtout de la merde.

Les rouleaux compresseurs qui lui font face ne lui laissent d’autres choix que de se réfugier dans les plaisirs de la nourriture et de ses excès. Mais son courage est à l’image de son poids : elle ingurgite plus de coups que de KFC. Et c’est sa force intérieure qui va lui faire découvrir que la vie n’est pas une fatalité.

Comme dans un conte trash, Precious rencontre une fée à la tombée de la nuit, sa directrice du collège qui lui indique une école alternative où toutes les filles peuvent devenir des princesses heureuses. Là-bas, une belle et élégante Paula Patton homosexuelle la prend en charge et devient sa bonne fée. Petit à petit, Precious va apprendre à faire des choix, à ne plus se laisser marcher sur les pieds, à aller de l’avant avec plus de confiance en elle. A seize ans, elle découvre que tout n’est pas perdu, qu’elle a sa chance à saisir. Si étouffée dans ses habits et surtout dans son corps, elle se libère peu à peu grâce à l’écriture d’un journal. D’une plume tout d’abord écorchée, elle réussit à se créer d’immenses ailes de papillon pour s’envoler loin de son passé et vivre avec ses enfants qu’elle aime. L’élan libérateur par l’écriture, voilà la solution que propose le film. Tout en retenue.

 

Aimée Le Roux

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