Brûlot anti-capitalisme [Zabriskie Point, Michelangelo Antonioni, 1970]

Des gros plans sur des visages d’étudiants, sur des doigts levés et des cheveux longs nous embarquent directement vers la fin dans années 1960 aux Etats-Unis. Noyée sous une lumière jaune, l’assemblée générale ressemble à un brouhaha, dont la longue focale entasse les étudiants dans leurs revendications, dans leur jeunesse en pleine crise existentielle. C’est la frustration et le désir d’utopie des jeunes contre l’Amérique de surconsommation que filme Antonioni dans Zabriskie Point, une oeuvre intemporelle, tant par son esthétique que par son appel à la liberté.

Son échec à sa sortie démontre l’avant-gardisme de son créateur, qui met en opposition deux mondes, la ville, lieu de l’incommunication, et celui du désert, lieu de tous les échanges possibles.

Les protagonistes, Mark et Daria, à l’image du film entier, sont à fleur de peau. Si Mark, comme perdu dans l’envahissante surveillance policière, est écrasé par cette Amérique oppressante, Daria, quant à elle, semble s’être acclimatée au monde cupide qui l’entoure. Mais les apparences sont souvent trompeuses et leur rencontre va les bouleverser…

Soupçonné à tort d’avoir tiré sur un policier, Mark n’a d’autres solutions que de prendre la fuite. Volant un petit avion « pour prendre de la hauteur » se justifiera-t-il, il quitte au-dessus des nuages, au milieu d’un bleu resplendissant, la Californie pour l’Arizona. En mini robe verte et bijoux indiens, la jolie et bronzée Daria part à la recherche d’un coin à méditer. Pour elle, « rien est si terrible que ça », et si elle préfère écouter de la musique aux infos, c’est sans doute que ce petit plaisir lui permet de rester en vie. A eux deux, ils refont la célèbre scène de La Mort aux trousses, lorsque Roger Thornhill croit enfin avoir rendez-vous avec George Kaplan en rase campagne et créent la leur, caractérisée par la réplique « erreur de coloris ? –Non, de sexe. » Dès lors, tout devient facile.

Alors que les corps urbains se fondent dans les bombes lacrymogènes et dans la lumière jaunâtre de la ville, leur insipidité contraste avec l’harmonie dépeuplée d’une communication enfin possible. C’est dans la découverte du silence que les corps peuvent se comprendre. Tout est précieux car inéluctablement voué à disparaître. L’air sec du point Zabriskie aromatise leurs peaux, et aide Mark et Daria à unir leurs corps avec le sable, marquant un retour aux origines de l’homme. Scène d’anthologie, des duos et trios d’hommes et de femmes se décuplent encore et encore tout autour d’eux, se griffant, se caressant, se tirant les cheveux jusqu’à ce que tous les corps se fondent avec la nature.

Si en ville on court après le temps, si la manifestation des étudiants se fait sous la stridence d’une ville habillée par les affiches publicitaires et la grisaille des immeubles, ici le sable ensevelit le couple qui symbolise alors une fuite du temps.

Marqué par une certaine fatalité, Mark rentre en Californie, après avoir transformé le Lilly 7 en oiseau préhistorique, refusant d’accompagner sa moitié aux cheveux très longs jusqu’à Phœnix. Seule sa mort fait prendre conscience à Daria de l’inconsistance de la société où tout n’est qu’argent et apparence. Désormais perdue dans un monde qui ne lui appartient plus, elle erre dans la maison jumelle de Vandamm d’Hitchcock, et mélange ses larmes à la fontaine. On pardonne d’ailleurs les erreurs de scripte de sa robe alternativement mouillée/sèche.

Furieuse accusation des futilités mercantiles et marchandes de la société, Zabriskie Point se finit par une explosion apocalyptique, onirique et surtout culte.  Des objets ménagers tels un réfrigérateur, une télévision, un poulet ou bien encore une bibliothèque explosent au rythme des notes de musiques de Pink Floyd sur un magnifique fond bleu…. Un furieux bras d’honneur.

 

Aimée Le Roux

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s